La haine et la vengeance

La haine et la vengeance
Rencontres Philosophiques de Monaco
Dates
Jeudi 21 janvier 2027 de 19h à 21h

Prix
Événement gratuit


Adresse
12, avenue d'Ostende

Catégorie
Conférence

Cet événement est accessible aux personnes à mobilité réduite


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2027
21
janv.
La haine et la vengeance 1/1

La haine et la vengeance

Événement gratuit
Evénement accessible
Français
Les Rencontres Philosophiques de Monaco ont l’ambition de créer un « lieu » inédit, dans lequel la philosophie trouve sa maison, donnant hospitalité aux penseurs français et étrangers qui aujourd’hui la nourrissent de leurs recherches, et accueillant le public le plus large, à qui la philosophie apporte les outils de réflexion nécessaires pour comprendre le monde, la société, les autres et soi-même.

Elle-même a été battue et violée. Son mari et ses deux fils ont été fusillés, sa fille a péri dans l’incendie de la maison déclenché par les soldats allemands, lors du conflit franco-prussien de 1870. Elle se fait engager comme infirmière et cuisinière auprès d’un général prussien, et est chargée de soigner son fils. Elle l’étrangle, découpe son corps, en cuisine les morceaux et sert au général le cœur de son enfant. En lui révélant la vérité, elle le fait trépasser. Elle avouera plus tard : « Vous aurez beau me parler du Dieu tout-puissant, je le défierais bien de me donner dans son paradis une joie plus grande. Je crus que j’allais mourir de bonheur. »

C’est une fiction : Sueur de sang (1893), de Léon Bloy. Mais la réalité offre des exemples encore plus terribles de l’incommensurable puissance de la haine, qui certes dans la vengeance décuple sa férocité par le souvenir ineffaçable du mal subi, ou, en temps de guerre, se justifie elle-même en accentuant l’inhumanité de l’ennemi, mais qui toujours, dans ses formes quotidiennes, banales, tire jouissance de sa propre insatiabilité, survit à la destruction de l’objet haï, voudrait en piétiner les restes, et, à jamais « attachée » à lui, le ressusciter pour le massacrer encore et encore. Elle est en tous cas au « coeur » du Moi, et elle y loge bien avant que l’amour, péniblement, ne s’y installe, si elle est le premier instinct de protection, l’agressivité liée à l’autoconservation, commune à l’homme et à l’animal. Aussi les ressorts de la haine, celle qui défigure le Visage d’autrui, au sens de Levinas, sont-ils toujours à chercher dans les tréfonds de l’âme, ou de l’inconscient, de chacun. Et il n’est pas sûr qu’on l’y trouve. Car la haine, comme l’amour, est toujours entière, ne connaît pas de nuances – on ne hait pas « un peu » comme on n’aime pas pour un temps ou à certains égards – a mille formes, et se « fait porter » comme un invisible parasite par tous les autres types de malveillance : la fielleuse malignité, le glacial mépris, l’envie haineuse, la jalousie haineuse, l’aversion haineuse, la rancune haineuse… De plus, tout peut être « objet de haine » : l’ennemi, bien sûr (dont les discours guerriers, la propagande, l’idéologie dressent une image répulsive, et que l’on barbarise et animalise en rats, porcs, cloportes, vermines, que l’on exclut du droit, de la civilisation, de la « nature », de l’humain) mais aussi Dieu, le tyran, le voisin, l’ex-amant(e), l’équipe adverse, l’étranger, un peuple, le frère, la famille, et même son corps propre, dans la boulimie, l’anorexie ou l’automutilation… La haine ne veut pas seulement la destruction de l’objet haï : elle veut qu’il « vive un peu » pour s’acharner de nouveau et encore davantage sur lui. Aussi trouve-t-elle son véhicule approprié dans la vengeance. Celle-ci peut certes avoir des racines « immémoriales », religieuses, ethniques, sociales, politiques, mais sa forme est toujours circulaire : répondre par un mal plus fort au mal reçu, en subir en réponse un plus fort encore, et répondre de nouveau, dans une spirale sans fin. En elle-même, autrement dit, elle n’a pas l’outil de son propre blocage. Le calcul (économique, politique, stratégique…) peut en suspendre un temps le cycle. Mais seuls l’amour et le pardon peuvent l’arrêter – ce que la haine, encore vivante, empêche. D’où pourrait venir non la « solution », mais le salut, pour l’humain ?

Robert Maggiori

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