Privé de tout désir, l’être humain serait comme un arbre sans racines, sans sève. Il n’aurait pas même la force de se lever le matin pour affronter une nouvelle journée. Aussi la tentation est-elle forte de faire du moindre objet un objet de désir, pour « se sentir vivre », comme on dit. On désire comme on respire – une personne, une chose, un bien, une activité, une position, un statut. Les expériences antérieures devraient pourtant montrer que le désir enclenche une dynamique dont on n’est pas maître et, surtout, ne connaît jamais le « assez » (satis), n’aboutit jamais à la satisfaction: comblé (apparemment), il se porte aussitôt sur autre chose. Dès qu’il a en cadeau sa console de jeux, l’enfant (et pas seulement) la trouve caduque et veut absolument la nouvelle. En ce sens, tout désir porte en lui la promesse de la déception. Celle-ci peut être superficielle et passagère ou profonde et durable – et peut même créer, comme la désillusion, quelques blessures de l’âme. Mais est-elle comparable, ne venant que de nos désirs jamais assouvis, à la déception, triste, douloureuse, tragique parfois, que l’on éprouve quand on se sent trahi(e) par une personne, quand notre confiance s’est trouvée abusée, quand une espérance ne s’est pas réalisée ? La déception liée au désir est-elle vraiment « sans ressources », ne contient-elle pas, paradoxalement, l’envie, sinon la volonté, de « recommencer », de « repartir », d’enclencher de nouvelles dynamiques de vie ?
Robert Maggiori